fbpx
Samy Thibault A FEAST OF FRIENDS

2015 – Gaya Music Production

Achetez


Acheter les partitions
  1. Riders On the Storm
  2. The Hitchhiker
  3. Telluric Movements
  4. Light My Fire
  5. The Movie
  6. People Are Strange
  7. Invocation
  8. The Crystal Ship
  9. Petition The Lord With Prayer
  10. The Soft Parade (Part 1&2)
  11. Blue Sunday
  12. Blue Words
  13. The Blue Bus
  14. Hara
  15. Tribal Dance

Adrien Chicot (Piano, Fender Rhodes, sound effects)
Sylvain Romano (Double bass)
Philippe Soirat (Drums)
Samy Thiébault (Tenor saxophone, Traverse flute, Darbouka, compositions & arrangements)

With the kind participation of Nathan Willcocksvoice, on tracks 2, 5, 9 and 13

Share

×

A Feast of Friends

A Feast of Friends, « un banquet entre amis » : ce pourrait être une métaphore du jazz, qui se joue entre des personnalités qui, bien souvent, s’estiment et se côtoient aussi en dehors de la scène. Des hommes que parfois tout oppose (l’éducation, l’origine, la culture) et qui pourtant se choisissent pour compagnons de route parce que, dans l’exercice de la musique s’établit entre eux une connivence qui va au-delà de la seule technique et participe d’un mystère qui est celui de l’inspiration et du dépassement. Un banquet, une fête, quelque chose surgit et s’impose qui est de l’ordre de la célébration collective, de l’amour, du plaisir partagé, avec ce que cela peut supposer de vertiges et d’excès mais aussi, selon la tradition platonicienne, d’élévation et, échappant aux limites de la seule rhétorique, d’accès à la sagesse.

A Feast of Friends, ce titre est évidemment une clé pour entendre cet album de Samy Thiébault. Il aurait pu s’appliquer, sans doute, à ses disques antérieurs, tous réalisés avec des musiciens qui, pour certains, furent même d’abord des condisciples avec lesquels le saxophoniste – qui a abandonné l’étude de la philosophie pour le jazz, par lequel il y revient parfois – entra en musique. Mais ce disque-ci, le premier qu’il enregistre dans le format resserré du quartet, est peut-être plus que tous les autres l’occasion de célébrer les liens étroits qui se tissent dans la musique au fil des ans, des concerts, des répétitions, des voyages, et s’éprouvent à chaque moment vécu ensemble sur scène. A Feast of Friends, c’est aussi et surtout une citation, une formule chère à un poète chanteur célébré comme figure culte, dont le pouvoir d’envoûtement n’a pas faibli depuis sa disparition tragique, Jim Morrison, et à un groupe qui a hanté l’imaginaire musical de Samy Thiébault, The Doors, auquel renvoie le répertoire de ce disque.

« Les Doors ont ouvert ma sensibilité artistique et musicale, explique Samy en revenant à son adolescence. Grâce à leur exemple, j’ai vu qu’au sein d’un groupe, on pouvait faire quelque chose qui procure un plaisir incroyable tout en ayant pour ambition de transformer celui qui écoute. » En parallèle à sa découverte de la poésie de Verlaine et de Baudelaire qui l’a engagé dans des études littéraires, les chansons du groupe ont ainsi non seulement éclairé l’apprenti saxophoniste qu’il était alors sur le pouvoir d’illumination de la musique mais elles l’ont aussi engagé à lui dévouer son existence. Qu’il y revienne au moment où il fait le choix de focaliser son groupe sur la seule voix de son ténor et délaisse le travail de composition en faveur de l’improvisation et de l’interaction propre au jeu collectif n’est, évidemment, pas de l’ordre du hasard.

Les Doors eux-mêmes étaient un quartet, formé d’un chanteur au premier plan, Jim Morrison, et de trois instrumentistes chargés de sublimer ses envolées lyriques, le clavier Ray Manzarek, le batteur John Densmore et le guitariste Robby Krieger, lequel n’hésitait pas à les qualifier de « premier groupe de rock influencé par le jazz ». « Les Doors sont un groupe qui s’est entendu sur une vision spirituelle de la musique », souligne Samy Thiébault, pointant combien ces musiciens, pétris de jazz et de blues à leurs débuts, s’étaient retrouvés dans l’underground de Los Angeles, marqués par les expérimentations beat, la découverte des musiques du monde, l’aspiration à de nouvelles spiritualités, symboles incarnant l’expression d’une contre-culture qui prônait la libération sexuelle, morale et sociale, et l’usage des psychotropes comme moyen d’accès alternatif à la connaissance de soi. Choisi par Morrison, le nom du groupe faisait allusion aux « portes » de la perception, en référence à une formule célèbre du peintre et poète William Blake : « If the doors of perception were cleaned every thing would appear to man as it is, Infinite. » (« Si les portes de la perception étaient propres, toute chose apparaîtrait à l’homme telle qu’elle est vraiment : infinie »). D’une parole poétique exacerbée par le pouvoir dionysiaque de la musique, le groupe participait ainsi d’une époque qui entendait changer le monde et faire de chaque concert une performance totale qui éblouirait les âmes et contribuerait, par delà le bien et le mal, à faire la révolution des esprits.

« Lorsque j’ai rejoint les Doors, j’ai pensé leur apporter cette même sensibilité du jazz que j’observais en regardant la manière dont Elvin Jones jouait avec John Coltrane, qui pouvait parfois être très libre et prenait la forme d’une conversation, a raconté le batteur John Densmore. Avec Jim [Morrison], c’était aussi des conversations que j’aurais. » Conversations qui nous ramènent au désir de faire de la musique le lieu d’un dialogue philosophique, certes, mais surtout de l’embraser comme le catalyseur d’une transe qui, par le tournoiement des rythmes, le caractère obsédant des accords, les mélodies électrisées au son de l’orgue, visaient à s’emparer des corps pour dégager la conscience de l’emprise de la rationalité. Que le batteur des Doors exprime aussi explicitement son admiration pour la geste de John Coltrane et qu’il ait voulu apporter au sein de ce groupe quelque chose de cette quête qui animait le quartet du saxophoniste ne pouvait qu’achever de convaincre Samy Thiébault de revenir à ce répertoire qui l’avait éveillé à la puissance de la musique et préparé, en quelque sorte, au choc de la découverte de l’œuvre coltranienne.

« Je trouve ma voie en établissant des connexions entre des éléments qui renvoient à ma propre histoire », explique encore Samy Thiébault, qui en reprenant quelques-unes des chansons les plus emblématiques des Doors s’est replongé dans ses émotions d’auditeur avec le bagage que lui a apporté la pratique du jazz depuis plus d’une décennie. « Comme les intentions sont au fond les mêmes que chez John Coltrane, il est très facile de développer ces morceaux, que ce soit sur le plan rythmique ou harmonique », note-t-il, pointant comment il a abordé tel titre en lui appliquant une mesure en sept (People Are Strange) ou tel autre en l’habillant d’une tourne afro (Riders on the Storm). Il semblait d’autant plus évident de conjuguer pareil répertoire à l’aune du jazz que le clavier Ray Manzarek n’a jamais fait mystère que l’un des titres les plus célèbres du groupe, Light My Fire, était entièrement basé, hormis la mesure à quatre temps, sur My Favorite Things. Samy Thiébault emprunte, pour sa part, à Song of the New World de McCoy Tyner, pour ranimer l’esprit coltranien du morceau. Ailleurs, sur ses propres compositions inspirées par les poèmes de Jim Morrison (la plupart tirées du posthume An American Prayer) dont des extraits jalonnent l’album, il fait appel à des tournes chaâbi ou à l’expressivité du blues, de manière à prolonger l’écho lancinant de certaines chansons.

A Feast of Friends : ce pourrait être, aussi, la définition d’un disque. Une invitation à festoyer entre amis, à se régaler de sons, à s’abreuver de notes, à s’enivrer de musique. Les jazzmen ne jouent pas pour eux-mêmes. Ils ne s’enferment dans la solitude de leur chambre que pour mieux pouvoir s’en échapper et partager le fruit de leur inspiration avec d’autres. Avec leurs partenaires, d’abord — le pianiste Adrien Chicot, le contrebassiste Sylvain Romano, le batteur Philippe Soirat, en l’occurrence — car ce sont eux qui insufflent sa vitalité à des formes qui, sinon, resteraient lettre morte. Avec ceux qui viennent les écouter, ensuite, vous, moi et tous les autres qui, invités au banquet, trouveront peut-être dans cette célébration une manière de se mieux connaître. Ce serait le plus juste des hommages que ce disque puisse rendre à Jim Morrison selon qui « un véritable ami est celui qui nous laisse l’entière liberté d’être nous-mêmes, en particulier dans nos émotions ».

Vincent Bessières, Journaliste et commissaire d’exposition